Les Soeurs Platteeuw

Edmonde et Léontine Platteeuw sont nées en Belgique, à Roulers, en 1890 et 1891. Elles ont un grand frère, Eugène et une petite soeur, Alice. Le père, Henri Platteeuw est mécanicien, sa femme Philomène Dekière n’a pas de profession.

Au tout début du siècle, la famille Platteeuw émigre en France (un voyage de 30km seulement) à Tourcoing. Elle s’installe au 37 rue de la Cité (actuelle rue J. Jaurès).

En novembre 1912, Edmonde épouse un tripier, Jules Emile Delecroix et en février 1914, Léontine épouse un boucher, Louis Auguste Dumortier. Jules et Louis étaient amis avant d’être beaux-frères et sont tous les deux issus de familles de bouchers/tripiers/charcutiers.

La suite, c’est Germaine qui la raconte :

28/10/1917 : J’ai fait connaissance chez la couturière de deux petites dames charmantes. Ce sont deux soeurs. Elles sont jeunes mariées toutes les deux. Une quelques années avant la guerre, l’autre quelques mois avant. Elles sont réfugiées de Tourcoing et habitent dans la maison, au 1er sur la cour, la porte en face de Mademoiselle Raymonde. Elles viennent l’aider quand elle a trop d’ouvrage.

Il y en a une à qui je plais beaucoup. Aussi, elle ne peut plus se passer de moi. Elle me réclame tout le temps. J’ai déjà été passer 2 après-midi avec elle. Elle est ma foi très gentille. Cette pauvre petite femme a eu bien des ennuis et en a encore beaucoup (c’est celle qui s’est mariée quelques années avant la guerre. Elle a 27 ans et s’appelle Mme Delecroix, sa soeur a 24 ans et s’appelle Madame Dumortier). Elle s’est trouvée séparée de son mari au moment de la mobilisation. Elle ne savait plus du tout ce qu’il était devenu. Lui de même, puisqu’il la savait à Tourcoing. Elle avait pu se sauver et aller à Boulogne s/mer. Là, elle est devenue folle de chagrin, n’ayant plus de nouvelles de son mari. Elle est restée un an ainsi. Enfin, après de nombreux soins, elle est revenue à la raison et a eu des nouvelles de son mari. Il était sur le front, en bonne santé.

Sa soeur, elle, était restée là-bas et a subit les boches pendant plus de 2 ans ½. Elle n’a été rapatriée qu’au commencement de l’année. Son mari a été fait prisonnier comme civil et a été envoyé en Allemagne dans un camp. Là, par suite de privations, il est tombé gravement malade et a été évacué comme grand blessé. Elle a donc eu la chance de le retrouver à son retour. Maintenant, après de bons soins, il se porte très bien. C’est là qu’ils sont venus habiter la maison avec sa soeur

Les permissions

Léontine a « la chance » d’avoir son mari blessé à la maison (après avoir été prisonnier au camp de Radstadt). Edmonde, elle, attend avec impatience les permissions de son mari. Elles sont l’occasion de faire des sorties, auxquelles Germaine est invitée.

01/11/1917 : Monsieur Delcroix vient d’arriver à l’instant en permission de 10 jours. Aussi, tout le monde est dans la joie au 1er. Je suis bien contente pour Mme Delcroix. Elle qui l’attendait depuis si longtemps. Ça fait que sa soeur lui a dit ce matin que tu étais venu.

08/11/1917 : Tantôt, je suis invitée par Madame et M. Delcroix à aller en matinée avec eux. Je ne sais où, je n’ai pas osé refuser. Cela avait l’air de leur faire si plaisir. Malgré tout, je ne m’amuserai pas, puisque je sais que tu t’ennuies tant en ce moment.

09/11/1917 : Hier, comme je te le disais, j’ai été avec Madame et Monsieur Delcroix ainsi que Madame Dumortier en matinée. Nous avons été à la Scala. Ce n’était pas mal, mais je ne me suis pas follement amusée, puisque tu n’étais pas avec moi. Aujourd’hui, ils m’ont demandé d’aller avec eux aux Invalides, mais comme je vais voir Madame Schwab, je me suis excusée.

Et lorsqu’il faut raccompagner le permissionnaire à la gare, c’est tout l’immeuble qui soutien Edmonde :

13/11/1917 : Comme me disait Monsieur Delcroix hier : « C’est bien malheureux de gâcher ainsi sa jeunesse. » Quand est-ce que ça finira !!! Tout le monde en a assez. Ce pauvre homme est parti hier soir avec un de ces cafards ! J’ai été avec sa femme, sa belle-soeur et Mlle Raymonde  l’accompagner à la gare. Son train était à 22h et quelque chose. J’avais demandé la permission à mon père qui l’a accepté. Au moment de quitter sa femme, il s’est mis à pleurer. C’était navrant. Ils ne pouvaient plus se séparer. Malgré moi, je n’ai pu m’empêcher de pleurer aussi, c’était si triste. Cela me rappelait les fois, combien nombreuses !!! où nous nous quittions.

Enfin, nous sommes arrivées à emmener Mme Delcroix hors de la gare. Là, je crois que toutes quatre nous pleurions. Nous sommes rentrées par le métro. A 11 heures, nous étions à la maison. Je me suis couchée avec un de ces cafards ! Ce matin, ça va mieux, mais je crois qu’en ce moment, il m’en veut.

Services entre voisines

Entre voisines, Germaine, Léontine et Edmonde se rendent de petits services : faire le marché, garder une malade, etc.

12/11/1917 : Monsieur Delcroix vient de me faire appeler. Il avait des petits renseignements à me demander à propos photo. Je viens de descendre. J’ai remonté des plaques à mettre au soleil, chez eux, il fait très sombre. Et comme il part ce soir, il voudrait emporter la photo de sa femme. Quel cafard elle a, la pauvre ! Je crois qu’il est descendu d’un étage !

18/12/1917 : Comme il tombe de la neige, je ne suis pas sortie. Madame Dumortier m’a fait mon marché.

23/12/1917 : J’ai reçu hier un joli cadeau. Un adorable petit sucrier en argent avec l’intérieur en verre. C’est parait-il pour notre ménage. C’est de la part de Madame Delcroix  pour me remercier du matelas et d’un service que j’ai rendu à son mari. C’est ravissant. Aussi, je l’ai bien remercié. Voilà le commencement du ménage !

Catalogue Manufrance
Catalogue Manufrance

Tentative de suicide

En décembre 1917, Edmonde, malade, tente de mettre fin à ses jours en s’empoisonnant.

08/12/1917 : Je suis encore toute bouleversée. Je n’ai rien fait de la matinée. Figure-toi que dans un moment de folie (ça ne peut être que ça, pour faire pareille chose), Madame Delcroix a tenté de s’empoisonner. Elle a bu cette nuit 2 bouteilles, une de potion et l’autre, une toute petite qui contenait une liqueur à prendre en gouttes. Elle a bu tout, aussi ce dernier médicament contient un très fort poison. On a mandé le docteur immédiatement qui ne pense pas que cela attendra à ses jours. Cela la rendra certainement très malade. Il reviendra ce soir voir comment elle est. Elle a écrit une lettre à son mari, le pauvre homme, je lui souhaite de ne jamais la recevoir. Je l’ai lu, elle est navrante. Vraiment, cela est bien triste et je crois qu’il faut qu’elle ait complètement perdu la tête pour faire pareille chose. Le docteur parlait de la faire rentrer à Ste Anne. C’est qu’il juge que le cerveau est atteint. Enfin, j’espère pour elle et pour son mari que tout cela finisse pour le mieux.

09/12/1917 : Madame Delcroix est sauvée. Elle souffre atrocement, mais le docteur qui est venu la revoir hier soir a déclaré que tout danger était écarté. Elle aura mal encore pendant 4 jours, car elle a tout l’intérieur brûlé, mais après ça ira tout à fait bien. Le médicament qu’elle a bu était à base d’arsenic et dame, elle en a pris une grande quantité. Hier tantôt, ça allait très mal, sa soeur était affolée. Elle m’avait envoyée à la poste pour porter un télégramme pour son mari. Lui disant de venir immédiatement. On n’a pas voulu me l’accepter. Il paraît qu’une lettre va aussi vite. Il n’y a qu’en cas de décès qu’on les accepte. Enfin, ça s’est calmé sur le soir et ce matin, ça va un peu mieux. Quel malheur tout de même ! Quand son mari va savoir ça !!! Il ne sera pas content.

08/02/1918 : Monsieur Delcroix est en permission, nous l’avons rencontré hier dans le faubourg. Il est le 5e à partir pour Salonique. Mais cela n’a pas l’air de le toucher beaucoup, car il prétend que la guerre sera finie avant que ça soit son tour. Je crois qu’il va un peu fort. Enfin, je le souhaite.

28/03/1918 : Hier, je me suis presque disputée avec Madame Dumortier. Vrai, pour une personne qui revient des régions envahies, elle n’est guère brave. A l’entendre, dans huit jours, les boches seraient à Paris. Vraiment, il y en a qui exagèrent. Il faut avoir un peu plus de sang froid que ça et ne pas s’affoler.

23/06/1918 : j’ai appris hier soir que Madame Delcroix partait voir son mari pendant une huitaine de jours. Ah la veinarde ! Pourtant, c’était encore plus difficile. Elle va tout à fait à l’arrière du front, en dessous de Belfort. Je me demande comment elle a pu obtenir son sauf-conduit. En tout cas, elle a bien de la chance.