j’ai fait enrager Nounou

Le 12 Août 1917

Mon petit chéri,

Hier soir, à ma grande joie, j’ai reçu ta mignonne lettre du 9 que mon père m’a renvoyé. Je ne m’y attendais pas, moi qui me désolais à l’avance de rester sans nouvelle ! Aussi, elle m’a fait doublement plaisir. Ça serait une très bonne idée de vous envoyer au repos ! Ça fait un moment que vous êtes là !!!

Hier, nous avons été nous asseoir aux Champs-Elysées comme je te l’ai dit. Aussi, le soir j’étais assez fatiguée.

champs-Elysées

Heureusement qu’une bonne nuit m’a complètement remise. Ce matin, je me sens très bien. Je suis si bien ici que je ne pense presque plus que je suis fatiguée ! Il est midi et je n’ai encore rien fait, si ce n’est ma toilette. J’ai même peur que l’on m’appelle pour le déjeuner, ça ne fait rien, je continuerais après.

J’ai reçu hier une lettre de Marie-Louise renvoyée de la maison. Elle s’inquiète beaucoup de ma santé et me donne tout plein de conseils. Elle te félicite aussi pour ta belle citation et se permet même de te donner quelques conseils qui prouvent son attachement pour moi. Ecoute plutôt : « Félicite Lucien pour sa citation. C’est très joli…!!! Mais il ne faut pas qu’il oublie qu’il y a une petite fiancée qui l’aime et qui l’attend à Paris, aussi pas trop d’exploit et de bravoure…. Il faut qu’il se garde tout entier pour toi, dis-le lui de ma part, en lui faisant mes plus gentilles amitiés. » Je suis bien tranquille là-dessus. N’est-ce pas mon Lou ? Tu aimes trop ta Mino.

Je te quitte, Monsieur Sevette nous appelle.

Me revoici, j’ai très bien déjeuné, on me fait manger comme six, je crois que si ça continue, je vais vite rattraper ce que j’ai perdu, même dépasser mon poids ordinaire. Hier, j’ai bien ri, j’ai fait enrager Nounou. Je lui ai dit que ce n’était pas chic de laisser abîmer ta canne comme ça, qu’elle pourrait bien la ranger, et l’astiquer puisqu’elle aime tant voir briller tout. Elle m’a dit : « Vous voudriez tout de même pas que j’astique sa pomme. J’ai assez des boutons de porte. » J’ai répondu là dessus que je ne m’essuierais jamais les pieds avant de rentrer. Tu parles si elle était contente, cette pauvre Nounou !!!

Je suis camarade de Toto, nous nous entendons bien tous les deux.

Mon père vient de téléphoner à Monsieur Sevette pour lui demander de mes nouvelles. Il lui a dit qu’il se sentait très mal, qu’il était très fatigué et qu’il irait bien faire une saison à Vichy avec lui. Il est fou !!! Nos moyens ne nous permettent pas de faire pareille chose. Quand je pense que pour m’envoyer moi à la campagne, il ne voulait faire aucun frais. Quel égoïsme !!!

Pourtant moi je suis jeune, j’ai besoin de forces, ce n’est pas pareil que lui qu’est fatigué par l’âge. Enfin, pourvu qu’il me laisse mes huit jours ici, c’est tout ce que je demande. J’ai tellement peur qu’il me fasse revenir avant !!!

Tantôt, je ne sais pas ce que nous faisons. Il fait bien beau.

Là-dessus je te quitte car j’ai encore deux lettres à écrire et Madame Sevette m’a recommandé de bien me dépêcher, pour elle, écrire à ma place.

En espérant que tu te portes toujours bien, je t’envoie mon Loul Aimé les meilleures tendresses de ta gosse qui t’adore,

Mino

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