Ta soeur veut se marier !

Le 2 Juillet 1919 – au soir

Mon tout petiot Aimé,

Je suis un peu honteuse du brouillon que je t’ai envoyé tantôt, aussi avant de me coucher, je viens bavarder un peu longuement avec toi. Petit chéri, depuis quelques jours mes journées sont bien occupées, aussi j’ai très peu de temps à moi et je t’écris des tout petits mots, exemple aujourd’hui. Le matin, je suis sortie pour aller chez Mme Bouchet qui m’avait écrit. Je suis juste rentrée pour le déjeuner. C’était mon dernier jour chez le dentiste. Aussi n’ayant pas eu le temps de t’écrire avant de partir, j’ai pris le parti de te griffonner un mot pendant le parcours du métro, ce qui n’a pas été chose commode.

En sortant du dentiste, je voulais encore chercher des appartements et j’ai été empêché par le temps. Il pleuvait très fort et comme je n’avais pas mon parapluie, j’ai dû attendre sous une porte cochère une éclaircie. Comme le temps menaçait encore, j’ai été au Printemps faire des achats. J’ai oublié de te dire que la fête de ta mère était le 4, tu vas certainement oublier de lui souhaiter ! J’allais justement au Printemps pour lui acheter quelque chose et je n’ai rien trouvé du tout. Par contre, j’ai acheté du linge pour nous. Un service de table et deux taies d’oreillers (ce n’est pas beaucoup !). J’en ai pour 40f en tout.

Mon père pour ma fête m’a donné 200f pour m’acheter ce que je voudrai ! J’en ai profité pour acheter ce commencement de linge de maison. Maman doit me donner des serviettes de toilette ! Ça va nous monter un peu ! J’ai payé mes dents, ça fait que je n’ai plus de dettes. Je me suis tout de même décidée à m’acheter des souliers. Je les ai payé 68f. Ils sont très gentils, mais très simples. La forme Richelieu en verni noir avec des points blancs comme garniture. J’ai fait faire aussi le costume que tu m’as fait teindre. Il fait gentil. Voici toutes mes nouveautés.

Je t’ai dit dans mon brouillon de tantôt qu’hier, j’avais été avec ton père à la recherche d’appartement et que nous avions été visiter un appartement près de la rue Damrémont. Il était de 3 pièces, très gentil avec salle de bain. Comme la maison appartenait au même propriétaire que le Square Clignancourt. Nous avons été le trouver pour lui demander des explications sur les charges de cet appartement. Il était de 1800f plus 360f de charges. Ce qui est énorme pour un petit loyer !

Là, nous avons appris qu’il était arrêté depuis ½ heure. Nous avons été reçu par le propriétaire lui même qui est charmant. Ton père lui a dit qu’il était très ennuyé, car il aurait voulu nous trouver quelque chose avant Octobre. C’est là qu’il nous a indiqué le rez-de-chaussée du square, dans la même maison que tes parents. Il nous a dit qu’il serait libre pour le mois d’Aout, mais que l’on se dépêche de se décider car il était déjà en vue par plusieurs personnes. Il a téléphoné à la concierge pour lui demandé si nous pouvions aller visiter. Cette dernière a dit que oui et nous avons quitté ce charmant propriétaire. Il a dit à ton père en lui disant au revoir : « M. Sevette, je ne louerai pas cet appartement avant votre réponse, je vous le réserve. »

square clignacourt

Nous avons été le visiter. Comme tu penses, petit chéri, il est superbe (le prix aussi : 2500f). Une belle entrée, un salon communiquant avec la salle à manger par une grande porte-vitrée. Du joli papier aux murs. Une vue sur le square. Une grande cuisine, avec office. 2 chambres séparées par une salle-de-bain tout ce qu’il y a de moderne. 2 cabinets de débarras, les water et une chambre de bonne. Chauffage et téléphone. Ton père a demandé 24 heures de réflexion à la concierge.

Il m’a emmené ensuite voir leur appartement au 4ème. La dame nous a reçu d’une façon charmante et m’a bien remercié de lui avoir trouvé un appartement, car j’ai peut-être oublié de te dire que je leur avais trouvé un appartement dans mes recherches. Ce qui leur a tiré une épine du pieds, surtout que cet appartement était libre. Ils vont pouvoir déménager pour le 15. Je trouve l’appartement très joli. Je crois que tes parents s’y plairont bien, car il est très gai. En s’en allant, ton père me disait : « Je crois que l’on ferait bien d’arrêter ce rez-de-chaussée, qu’en pensez-vous ? »

Tu penses petit Loul que j’ai répondu : « C’est comme vous voudrez Papa !!! » Je n’allais pas dire mon goût avec un pareil prix que nous ne pourrions jamais nous payer. C’était à lui de voir si cela lui convenait comme prix. Il m’a dit : « Ça, ça va augmenter mes frais, mais puisqu’il n’y a pas autre chose !!! »

Ce soir, il m’a demandé si je n’avais rien trouvé d’autre et comme je disais non, il m’a dit : « J’ai arrêté le rez-de-chaussée du Square tantôt ! » Tu penses mon chéri si j’ai été contente ! Nous allons être comme des princes ! Je me vois dans la grande cuisine, je vais être perdue ! Quelle différence avec la perspective de l’avenue Ledru-Rollin ! Dis mon Loul ? Je suis sûre que cela va mieux te plaire. Et je suis sûre aussi que ce rez-de-chaussée te plaira ! Lorsque tu viendras, nous irons le visiter ensemble.

Car j’espère bien que tu vas venir bientôt. Cela fait plus de huit jours que je t’attends mais je ne désespère pas de te voir arriver. Malgré toutes les occupations des jours derniers, j’ai trouvé le temps bien long et lorsque venait le soir et que je me trouvais seule dans notre grande chambre, je pensais à toi, mon Loul chéri, et je me disais : « Ce n’est pas encore ce soir que j’aurai mon tout petiot près de moi. » Comme c’est long ! Dire que mon Loul était parti dans l’espoir de revenir bientôt et que cela fera bientôt 1 mois qu’il est parti. Comme tu dois t’ennuyer, mon petit Coco à rester inactif comme cela, et toujours attendre l’ordre de partir à l’arrière qui ne vient pas vite. J’ai peur maintenant qu’on te laisse là-bas,  jusqu’à la démobilisation des classes 07-08-09 et seulement après leur démobilisation on t’enverra à leur place.

Je m’aperçois qu’il se fait tard, je continuerai mon petit journal demain matin. Je vais aller au dodo !!!

Bonsoir mon tout petiot. Ta petite gosse t’embrasse bien bien tendrement et t’envoie ses plus douces caresses,

Mino

Jeudi 3 Juillet – 10h -

Mon tout petiot,

Je continue mon petit journal commencé hier soir. J’ai encore beaucoup de choses importantes à te dire. Premièrement, tes parents partent au Mesle le 9 Juillet pour 10 jours. Je ne t’en avais pas encore parlé, pour la raison que je ne savais pas si j’irais. Ce matin, Maman m’a demandé si je voulais venir ? Je lui ai dit que je n’en savais rien, comme tu dois venir, qu’il voudrait peut-être mieux que je reste. Elle m’a dit : « Oui, mais comme Lucien vous dit depuis 8 jours qu’il doit venir et qu’il ne vient pas, il ne sera peut-être pas encore envoyé à l’arrière d’ici longtemps. Et puis s’il vient, il n’aura qu’à venir au Mesle. » Je lui ai fait remarquer que tu n’aurais peut-être pas assez de temps et qu’il vaudrait mieux dans ce cas-là que ça soit moi qui revienne à Paris.

Alors c’est entendu, petit Loul, si tu viens après le 9, tu me mettras un télégramme en passant à Strasbourg et je reviendrai aussitôt. C’est promis n’est-ce pas ? On me conduira à Ste Gauburge et je serai vite de retour. Mais j’espère que tu pourras venir avant le 9.

Maintenant, autre question. Suzanne veut se marier !!! Tu ne vas pas vouloir le croire, pourtant c’est réel !!! Elle en a parlé à ton père ces jours-ci et à ta mère. Cette dernière fait une tête depuis ce jour-là ! Comme tu ne peux t’imaginer ! Cela ne lui plait pas, ou plutôt, le jeune home ne lui plait pas.

Tu dois te demander qui ça est ???

Il parait que tu le connais, il s’appelle André Fieux, c’est un cousin à Yvonne. Il doit venir en permission bientôt et Suzanne doit nous le présenter. Il va justement venir au moment où tes parents seront au Mesle. Comme il a des parents au Mesle, les Filleul, il ira chez eux, et Suzanne pourra le présenter à tes parents. Elle voudrait se marier pour le mois d’Août. C’est elle surtout qui m’a demandé de venir au Mesle, Maman fait une telle tête qu’elle voudrait bien que je sois là pour mettre un peu d’entrain. Moi, tu comprends, Maman ne m’en parles pas, je fais celle qui ne sait rien.

Suzanne m’a dit qu’elle allait t’écrire elle-même pour te mettre au courant. Pour une nouvelle ! C’est une nouvelle !

Sur ce, petit Loul, je te quitte car je vais avenue Ledru-Rollin. En espérant avoir le bonheur de te voir avant le 9 et que tu es toujours en bonne santé, je termine ma lettre en t’envoyant une foule de caresses et de bien tendres baisers.

Ta petite gosse qui s’ennuie beaucoup sans toi,

Mino

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