Crois-tu que nous aurons froid tous deux ?

Le 26 Octobre 1918

Mon chéri Aimé,

Ma lettre d’hier a dû bien t’inquiéter. Rassure-toi, mon petit Loul, je vais bien mieux aujourd’hui. Ça a repris son cours normal hier après-midi, après avoir bu deux bonnes tasses de thé au rhum. J’ai passé une très bonne nuit par là dessus, et ce matin, je suis aussi bien portante que possible.

Je regrette beaucoup de t’avoir inquiété à tord. Pauvre petit chéri, tu as dû te faire du mauvais sang pour moi. Enfin, c’est fini, ta Mino est en bonne santé et n’a plus le cafard. Oublie bien vite ma lettre d’hier. J’attribue ce malaise que j’ai ressenti hier à une peur. C’est bête, mais c’est surement ça qui m’a occasionné ces troubles !

Figure-toi qu’il y a trois jours, j’étais bien en train de t’écrire, j’étais très actionnée à ce que je faisais, Nounou que je n’avais pas entendu monter à cause du tapis est arrivée brusquement dans ma chambre et m’a causé. Je ne m’y attendais tellement pas que j’ai fait un de ces sauts ! Tout le secrétaire a bougé. J’ai été tellement saisi que le sang m’est monté à la tête et j’étais toute rouge ! Nounou m’a dit : « Mais qu’est-ce que vous avez ? » Je lui ai répondu : « Vous m’avez vraiment fait peur. » Et puis je n’ai pas attaché d’importance à ça. J’avais bien un peu la tête lourde, je ne pensais pas que ça venait de là. En réfléchissant bien hier soir, je me suis rappelé tout ça et je n’ai pas été étonné du tout des troubles que j’avais ressenti ! On ne peut s’imaginer comme une peur est mauvaise à ces moments-là.

Pour me remettre tout à fait, j’ai reçu hier soir ta longue lettre du 24 mise par un camarade permissionnaire à Paris. Tu me dis que tu as trouvé une personne pour m’écrire et que la lettre est même partie. Tu comprends mon chéri si j’étais contente ! Que veux-tu, si je ne passe que 4 ou 5 jours près de toi, ça sera toujours ça. Ça sera toujours 5 jours délicieux de pris. Je sais fort bien que je ne pourrai sortir. Mais cela m’est égal. J’y vais pour être avec toi, pas pour sortir. Tant qu’à la question nourriture, ne t’inquiète pas, j’apporterai ce qu’il fait pour plusieurs jours. Comme cela, on ne me remarquera nulle part ! Je mangerai dans votre chambre et toi à ta popotte ! Tant qu’au chauffage, je m’en moque. Crois-tu Loul chéri que nous aurons froid tous deux ? Moi je suis sûre que non.

douce permission sourire

 

 

Comme bagage, je n’aurai que ma mallette qui contiendra toutes mes affaires de toilette. Comme je ne resterai que quelques jours, je n’ai pas de linge à emporter ni de vêtements. Je n’aurai qu’un paquet de ta vareuse, de serviettes et de chemises. Plus ma nourriture, cela ne sera pas bien lourd, ni embarrassant. Je pourrai très bien les porter.

Je n’ai donc plus qu’à attendre ta lettre me fixant le jour de mon départ pour aller faire faire mon sauf-conduit et partir. Je pense que cela ne sera pas avant le 30, car ça sera fini que pour cette date. Le 31 ou le 1er me conviendrait bien. Je vais à la maison déjeuner, je pense trouver la lettre.

En espérant que tu es en bonne santé et en te demandant pardon pour le mauvais sang que ma lettre d’hier a dû te causer. Je te quitte mon petit Coco joli en t’envoyant les plus gentilles câlineries et les plus doux baisers de ta petite gosse qui compte les jours pour être dans tes bras,

Mino

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