Un poilu dévoré par les ours

Le 12 Octobre 1918

Mon tout petiot Aimé,

J’ai reçu hier soir ta mignonne lettre du 9. Pourquoi dis-tu : « Je suis désolé de te faire déranger pour rien à cause de ma vareuse » ? Il n’y a vraiment pas de quoi petit Loul ! N’est-ce pas toujours avec plaisir que je m’occupe de tes affaires ? Alors cela ne me dérange pas. C’est méchant de dire ça. Comme on m’a promis les ailes pour Lundi, j’irai chercher la vareuse après. J’espère que cette fois-ci, elle sera prête.

Ce matin, il est arrivé cette lettre ci-jointe pour toi. Je te la renvoie tout de suite.

Je t’envoie aussi quelques photos que j’ai développées. Tu verras, ce n’est pas fameux. A part celles que tu connais, toutes les autres sont ratées. C’est malheureux ! Il y a encore celles du stéréo. Mais elles ne sont pas développées.

Aujourd’hui, je suis encore furieuse pour changer. Comme mon père m’avait dit : « Viens déjeuner le Mardi, Jeudi et Samedi », j’ai voulu lui téléphoner pour lui demander s’il viendrait déjeuner aujourd’hui. J’ai passé 1 heure au téléphone sans obtenir la communication. Ma foi, comme il ne m’a rien fait dire et que je n’ai pas envie d’aller faire le déjeuner pour rien comme la dernière fois, je me suis décidée à rester ici. Tant pis pour lui, ça lui apprendra. J’en ai assez de perdre mon temps comme ça ! Je me suis gelée dans le bureau.

Hier tantôt, j’ai été faire une course pour Jeanne rue Monge. J’ai pris le métro à la République et je suis descendue à la gare d’Orléans. J’ai traversé le jardin des Plantes et je suis passée devant la fosse aux ours où a été dévoré ce pauvre poilu ces jours derniers. Je ne sais pas si tu l’as lu, c’était sur les journaux.

echo paris fosse aux ours

Il y avait beaucoup de monde. Et la fosse où a eu lieu l’accident était barrée. On ne pouvait approcher. Le gardien disait : « Il est en train de mourir. » C’était de l’ours qu’il parlait. On lui a tiré tellement de coups de révolver qu’il est bien amoché ! Quelle idée, quand même, d’avoir voulu aller ramasser son couteau dans la fosse aux ours. Il était un peu malade, ce pauvre garçon.

ours blanc

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Je te quitte mon Coco, on m’appelle pour aller déjeuner.

En espérant que tu es en bonne santé, je t’envoie mon tout petiot Aimé une foule de bien douces câlineries de te petite gosse qui t’aime follement,

Mino

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