Un vrai temps de Toussaint

Le 11 Octobre 1918

Mon Loul chéri,

J’ai reçu hier soir ta mignonne lettre du 8. Cela m’a fait deux lettres dans ma journée. C’était pour me rattraper de la veille où je n’avais rien eu. J’espère que ton nouveau moteur marche à merveille. Ici aussi il ne fait pas beau, de la pluie et du brouillard. Un vrai temps de Toussaint. J’endure bien mon manteau. Hier, j’étais un peu enrhumée, aussi j’ai été tout de suite trouver Suzanne pour qu’elle me mettre de l’huile Goménolée.

Gomenol (Mode illustrée magazine avril 1924) Ça m’a bien réussi. Mon nez ne coule plus du tout. Les moustiques sont moins méchants. Rassure-toi, mon Loul, ils ne m’ont pas toute mangée. Il en reste encore un peu, même beaucoup. Avec le froid, ils ont disparu.

Quelle sale journée j’ai passé hier ! J’étais furieuse. Il y avait de quoi. Comme je te l’ai dit, j’ai été déjeuner à la maison. J’ai attendu mon père jusqu’à  1 heure. Là, il m’a fait prévenir par la petite du bureau de tabac près de chez nous qu’il ne pouvait pas venir déjeuner, que c’était échéance, mais que je l’attende, qu’il serait là à 3h. J’ai donc déjeuné seule et j’ai attendu jusqu’à 3h. A 4h, il n’était pas encore là. A 4h½, croyant qu’il avait été retenu, je vais lui téléphoner à son bureau. On me répond : « Monsieur Bertin n’est pas revenu après le déjeuner. » Je reviens à la maison et je rattends. A 6h, toujours personne, je commençais à m’inquiéter. Enfin, ne sachant quoi penser, je suis partie laissant un mot le priant de bien vouloir téléphoner à son retour, après 7h. Lorsque je suis rentrée, ton père m’a dit qu’il venait de téléphoner, qu’il avait beaucoup regretté, mais qu’il avait été retenu à son bureau toute la journée. Que tout le monde avait la grippe chez lui.

Tu comprends si j’étais contente ! J’ai perdu toute ma journée pour lui ! Je crois qu’il se moque de moi. S’il ne veut pas me voir, il n’a qu’à le dire. Ce n’est pas moi qui le réclame, loin de là ! Avec tout ça, je n’ai pas été voir le commissaire, aussi je suis doublement furieuse. Vraiment c’est rageant !

J’ai oublié de te dire que l’autre jour avec Marie-Louise, nous avons rencontré la mère Blin, rue de Clichy. Décidément, elle m’en veut ! Je ne peux plus faire un pas sans la rencontrer ! Elle m’a dit ce jour-là : « Madeleine ira vous voir. » Hier, j’ai trouvé une carte d’elle. Elle était venue la veille avec sa mère. C’est la poipoisse que ces gens-là. Elle peut toujours attendre pour que je lui écrive. Si elle savait comme je ne cours pas après elle. Qu’est-ce que j’ai donc pour qu’elle cherche tant ma compagnie !

Tantôt, nous allons chez Mme Schwab. J’ai tiré quelques photos. Elles ne sont pas fameuses du tout. A part les deux que tu connais.

Tout le monde va bien ici. Tes parents m’ont chargée de bien t’embrasser.

En espérant que tu es toujours en bonne santé, je t’envoie mon Adoré les plus gentilles caresses et les plus doux baisers de ta petite gosse qui t’aime bien tendrement,

Mino

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