Grippe espagnole

Le 8 Octobre 1918

Mon tout petiot chéri,

Je t’écris de la maison où je suis venue déjeuner. Mon père a toujours son rhume. Il a été très aimable. C’est drôle comme nous nous accordons bien lorsque nous ne sommes pas toujours ensemble. Il m’a dit que je n’avais qu’à prendre l’habitude de venir déjeuner le Mardi, Jeudi et Samedi. Que comme ça, ça irait tout seul. Qu’il pouvait se débrouiller les autres jours. Moi, je veux bien, ça ne me dérange pas beaucoup. Lorsque j’aurai à faire ces jours-là, je lui donnerai un coup de téléphone et tout sera dit. Il m’a dit en me quittant : « Tu diras à Lucien lorsque tu lui écriras que je l’embrasse bien. »

J’ai trouvé ici une lettre de Madame Fleuriel  qui nous envoie tous ses voeux. Il parait que par là, il y a aussi la grippe espagnole. Il y a eu plusieurs cas mortels à Alençon et à Mamers. A cet endroit, Madame Fleuriel vient de perdre une petite cousine à la veille de se marier. Sa cousine de Tours, Madame Valle, que tu as vu chez elle l’année dernière est enfermée, elle a perdu la raison, on ne pouvait plus la laisser seule. Ce n’est pas drôle ! Elle se plaint beaucoup et dit que depuis quelques temps elle est bien éprouvée.

Hier tantôt, comme je l’espérais, j’ai eu 2 mignonnes de toi. Celles du 4 et 5. Je suis désolée d’apprendre que la jeune fille de Bar soit partie. Comment vais-je faire à présent pour aller là-bas ? Tu me dis petit chéri que tu vas tâcher de trouver une combine. Tu ne me dis pas laquelle. Dis-la moi bien vite, mon Coco, je meurs d’envie de la savoir. C’est que, tu sais, j’ai espoir d’aller te voir au commencement de Novembre. Si je n’avais pas cette petite consolation, je ne serais pas sage du tout. Avec cet espoir, je me dis : « Patience ma petite, dans un mois, tu reverras ton petit Loul chéri, tu auras de bonnes cerises et un tas de bonnes petites choses encore meilleures que ça et que tu aimes tant…! » Alors je suis très sage et j’essaye d’être très patiente.

angelot quand reviendra-til

Le soir en me couchant, j’y pense beaucoup. Encore hier au soir, si bien que je me suis endormie en rêvant que j’étais près de toi à Bar. Inutile de te dire que j’y étais délicieusement bien !!! Dis-moi vite mon Coco joli ce que tu penses faire ! Je voudrais que tu me répondes tout de suite tellement je suis impatiente et il va falloir que j’attende 5 grands jours avant d’avoir la réponse. C’est bien long ! Surtout pour un bébé qui n’aime pas attendre !!!

Tu me demandes chéri pourquoi j’appelle Madame Delplancq, Jeanne Randier. C’est tout simplement parce que chez toi, on l’appelle ainsi. Son fils est toujours aussi diable. Nous continuons à être très amis. Jeanne allait un peu mieux ce matin. Hier, elle a été très malade. Toujours ses névralgies ! Elle se fait du mauvais sang, voilà plus de 8 jours qu’elle n’a pas de lettre de son mari. Rien d’étonnant à ça, puisqu’elles passent par Vichy.

Sur ce petit Coco chéri, je vais te quitter pour ranger un peu ici. Ça en a besoin.

En espérant que tu es en bonne santé, je t’envoie mon tout petiot que j’adore les baisers bien doux de ta gosse qui pense bien bien à toi,

Mino

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