Visite au camp canadien

Le 14 Août 1918

Mon petit Loul chéri,

Rien de toi hier, rien ce matin. Cela ne va plus. J’ai le gros cafard, surtout qu’hier soir, j’ai lu sur les journaux que le bombardement donnait beaucoup. J’espère malgré tout que mon Loul chéri est toujours en bonne santé et que ce contre-temps est dû à la poste. Ce matin, il y avait du courrier pour tout le monde, excepté pour moi. J’espère que ce soir cela sera le contraire.

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J’ai reçu hier soir une lettre de mon père. Ça marche très bien. Il ne veut pas nous priver de notre soi-disant voyage au Mans et dit que du moment que nous nous absentons, il n’est plus question pour lui d’aller au Mesle. Ça va très bien, mais il s’agira de ne pas gaffer à notre retour. Monsieur Sevette voulait que je lui dise qu’au dernier moment, nous avons reçu une dépêche nous disant que ta tante ne pouvait plus nous recevoir. J’ai peur que cela ne prenne pas. Ça aurait l’air d’un coup monté. J’aime mieux dire que nous y avons été. Quelle salade ! S’il faut que ça soit ainsi tous les ans, nous finirons par y perdre notre latin.

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Hier, nous avons été dans le bois en question. Nous avons vu une exploitation d’arbres par les canadiens et les noirs. C’est très curieux. Nous nous serions crus transportés de l’autre côté de l’Atlantique. Avec ça, ils ont tous des cris de sauvages. On dirait des Peaux-Rouges. Lorsqu’ils se mettent en selle, ils poussent un hi-hi-hi assourdissant. Absolument des bêtes féroces. Aussi, en partant, une fois sur nos bicyclettes, nous en avons fait autant. Tu penses si nous avons eu du succès. Nous avons assisté à la chute de gros arbres. C’est vraiment impressionnant. Cela fait un fracas de tonnerre.

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Nous avons vu aussi des bôches au travail. Ils nous dégoutent tellement que nous ne les avons pas regardés en passant devant eux. Nous devions faire une toute petite promenade à bicyclette. Total, nous avons fait plus de vingt kilomètres. Madame Sevette était vannée. Je suis bien contente car aujourd’hui, elle ne veut pas faire de bicyclette. Moi, j’en profite aussi pour rester là. Je lui tiendrai compagnie.

grande trappe

Nous devions aller à La Trappe, à 25km d’ici déjeuner. Ce qui fait plus de 50km pour la journée. Je me sentais pas le courage de faire ça. Depuis que je suis là, je suis toujours à bécane, j’en ai assez, surtout que je n’ai pas eu d’entrainement. A la fin, cela devient fatigant. Nous restons toutes les deux Mme Sevette et moi déjeuner ici. Après, nous irons à la ferme.

Loulou ne fait que de me chiner. Sous prétexte que je suis molle, que je n’ai pas de nerf, qu’à mon âge, c’est honteux d’être aussi popot. Je m’en moque pas mal, je suis venue ici pour me reposer et non pas pour m’esquinter à bicyclette. Elle est toujours la même. Elle est folle de sa bécane. Suzanne  est heureusement moins emballée. Tant qu’à Yvonne, tout nouveau, tout beau. Je ne lui donne pas huit jours de promenades comme celle de Bellêmes.

Hier soir, le lieutenant Canadien est venu nous voir. Il nous avait amené son Capitaine. Nous avons encore bien ri ! Je voudrais que tu sois là, mon Loul, tu en serais malade de l’entendre ! Il nous a fait des imitations de « petit oiseau » et de « petite moutonne ». Nous en sommes malades.

Le plus drôle, c’est que le Capitaine qui était assis à côté de Loulou était très entreprenant avec elle. Aussi, il fallait voir sa tête. J’en étais malade dans mon coin. Nous étions dehors dans la cour. Loulou et Suzanne étaient assises sur le banc, moi sur une chaise au bout. Et comme le Capitaine était assis à l’autre bout sur le banc, il se rapprochait toujours plus près de Loulou qui se reculait près de Suzanne. A la fin de la soirée, Suzanne était tout à fait au bout du banc. C’était roulant.

Loulou est furieuse. Et ne veut plus voir le Capitaine. Pour la faire enrager, nous lui disons qu’au déjeuner, elle sera certainement à côté de lui. Ce que nous allons rire. Surtout qu’ils vont nous faire un déjeuner soigné. Si seulement mon Loul était là, je m’amuserais tout à fait. Je crois que dans leur idée, ils ont envie de nous faire revenir paf.

Le lieutenant est beaucoup plus gentil et surtout beaucoup plus distingué que le Capitaine. Il nous a invité à aller passer nos vacances au Canada. Tu vois mon Loul toute ta famille partant là-bas ? Ça serait drôle. Surtout pour nous puisque nous serions tous les deux.

Il a bu hier à notre prochaine union. Il est très gentil. Il nous a dit qu’il avait le cafard. « Pas vu mon femme depuis 2 ans, c’est long. » En effet, je comprends ça. Il nous a montré sa photographie ainsi que celles de ses enfants, un petit garçon et une petite fille. Il ne retournera chez lui qu’une fois la guerre finie. Aussi, il s’ennuie beaucoup. M. Sevette l’a invité à venir à Paris. Aussi il est très content.

Madame Sevette m’a chargée de te dire que Nounou rentrait ce soir Mercredi à la Cité Nys. Si tu veux aller chez toi, tu la trouveras. Nous, nous rentrerons Dimanche à 3h40. Si tu peux petit Loul et si tu es encore à Roissy, tâche de venir nous attendre à la gare. Cela me fera bien plaisir de te voir aussitôt mon arrivée à Paris. Tu sais mon coco, je suis bien sage, mais cela ne fait rien, je m’ennuie beaucoup de toi. Et je voudrais bien te revoir bientôt. Surtout depuis que je n’ai pas de nouvelles. Enfin, j’espère que cela ne va pas durer et que ce soir je serai tranquillisée sur ton sort.

Toute la famille, exceptée Mme Sevette et moi, vient de partir en bécane. Ils ont vraiment du courage. Il fait une chaleur torride. C’est aujourd’hui le marché, aussi je vais y aller faire un petit tour.

En attendant impatiemment le courrier de ce soir et en espérant que tu te portes toujours bien, je te quitte mon Loul que j’adore en t’envoyant les plus tendres baisers et les plus gentilles câlineries de ta petite gosse qui pense bien à toi,

Mino

 

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