C’est beaucoup pour mon petit derrière

Le Mesle – Le 10 Août – 8h

Mon tout petiot chéri,

Je viens de me réveiller, il y a cinq minutes. Aussi j’ai été bien vite ouvrir mes persiennes et je viens bavarder avec toi. Je suis installée dans mon lit, comme cela, je ne me fatigue pas.

Ma première journée ici s’est très bien passée. Après t’avoir écrit, j’ai été à la poste en bécane, ensuite j’ai regardé la réquisition et comme midi n’a pas tardé à sonner, nous nous sommes mises à table. On nous avait installées dans la petite pièce qui donne dans la salle-à-manger qui donne dans la salle à manger, tellement il y avait de monde à l’occasion de cette réquisition. Nous avons très bien déjeuné. Notre menu se composait de radis et tomates avec du bon beurre fait par Mme Lemonnier. D’anguille de mer à la sauce blanche, de veau avec des haricots verts et d’un délicieux fromage blanc. Ton sucre fait le bonheur de tout le monde. Tes parents n’en avaient justement pas en poudre. Tu vois que les menus sont toujours bien soignés. J’oubliais le principal ! Il y avait aussi des écrevisses. Je ne sais pas si c’est parce que tu n’étais pas là, mais j’ai eu moins de plaisir à les manger que l’année dernière. Pourtant, elles étaient délicieuses !

L’après-midi, nous avons été voir Madame Fleuriel qui était en train de laver les murs de sa cuisine. Gertrude pour changer était occupée à arranger son jardin, elle plantait des pieds de salade ! Elles m’ont accueillies toutes les deux avec beaucoup de joie. Madame Fleuriel s’est mise à raconter des petites histoires, ça n’en finissait plus. Lorsqu’on est parti, elle voulait que nous restions encore. Elle nous disait : « Vous avez le temps, j’ai tout plein de choses à vous raconter. » Nous nous sommes sauvées, sous prétexte qu’on nous attendait à la ferme.

pervenchère bleves - copie

Nous avons été après faire une longue promenade. Nous sommes passées à Blèves. De là, nous avons été retrouver Pervenchères. Dans ce patelin, j’ai été implorer la pitié des habitants, tellement nous avions faim. Surtout Loulou, elle ne tenait plus. Mais impossible d’avoir du pain. Il faut des bons. Alors j’ai été chez les épicières pour avoir du chocolat. Ici, il est encore plus rare qu’à Paris. J’ai fini par en trouver, chez une brave femme. Je lui ai raconté que nous mourrions de faim. Alors elle m’a dit qu’on ne pouvait pas nous laisser ainsi, qu’elle avait pitié de nous. Et elle m’a donné 3 grosses tablettes que nous avons partagé avec rapidité.

Le plus drôle, c’est qu’à tous les bureaux de tabac des patelins que nous avons traversés, je suis descendue pour demander du tabac pour M. Huguet. Loulou lui en a déjà envoyé toute une collection. Hier, j’ai eu la chance d’en avoir 3 paquets. Il y en avait encore d’autre, mais pas comme il aime.

Madame Sevette n’a pas eu de chance dans sa promenade. En revenant de Prevenchères, à 8km d’ici, elle a crevé et une belle crevaison. L’enveloppe est toute arrachée. Ça fait qu’elle a été obligée de revenir à pieds. Elle est rentrée le soir à 7h, mourante de faim et vannée. Suzanne lui avait ramené sa bicyclette à l’hôtel et nous deux, avec Loulou, nous avons été rejoindre M. Sevette à la ferme. Il était déjà arrivé. Son voyage au Mans s’est très bien passé.

J’ai vu Yvonne qui est fraîche et rose. Madame Bois qui est toujours aussi bien portante et toujours aussi souriante, nous a accueillies toujours aussi gentiment. J’ai mangé de la bonne crème. M. Bois et Marie étaient aux champs. Après cette grande promenade, j’ai mangé le soir comme six. J’ai pris deux fois de la soupe. Ensuite, j’ai mangé des oeufs à la crème, une côtelette de mouton et des frites. J’en ai repris 2 fois. Ensuite, toujours du délicieux fromage blanc.

Après le dîner, Monsieur Sevette voulait faire un tour. Moi, je ne tenais plus tellement j’étais fatiguée et tellement j’avais mal aux fesses. Pour le 1er jour, une promenade de plus de 20km, c’était beaucoup pour mon petit derrière qui n’était plus habitué à la selle. Enfin, j’y ai été tout de même.

Après, je n’avais plus le courage de me déshabiller pour me coucher tant j’avais sommeil. Je n’ai pas été longue à m’endormir. J’ai dormi tout d’une traite, jusqu’à l’heure 8h. Mes fesses me font encore mal ! Ça va se faire petit à petit. Ce matin, je vais assister à un grand mariage. Celui de la fille de l’épicière de la place, où nous allions acheter le chocolat l’année dernière. Il parait d’après Yvonne qu’il va y avoir des toilettes superbes.

Le journal de l'Alençon, 08/08/1918
Le journal de l’Alençon, 08/08/1918

J’espère que tu es toujours à Roissy. Nous avons hier soir appris le bon communiqué et nous sommes enchantés de cette victoire. Comme on dit que ce sont les anglais qui y ont pris part, j’espère que tu n’as pas bougé.

Ne t’ennuies-tu pas un peu, dis chéri ? Plus de gosse à faire enrager ! J’espère bien te retrouver à mon retour. Pauvre Coco ! que j’ai abandonné comme une sale gosse que je suis !!! On m’appelle pour aller déjeuner. On m’a même traité de feignasse ! Tu vois, je suis tes conseils mon Coco chéri.

En espérant que ce griffonnage te trouvera en parfaite santé, je te quitte mon tout petiot Aimé pour me lever.

Reçois de ta petite gosse qui t’adore des millions de bien douces caresses et de bien tendres baisers,

Mino

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