4 ans presque toujours séparés

Le 2 Juillet 1918

Mon petit Loul chéri,

J’ai reçu tout à l’heure à 10h ta mignonne lettre du 30. En effet, le nouveau secteur n’est pas si chic que l’ancien. Avant, j’avais tes lettres régulièrement le matin. Là, il n’y a pas d’heure et j’en reçois souvent deux à la fois. Enfin, c’est un petit malheur, le principal est que j’aie tout de même de tes nouvelles.

En effet, mon Loul, voici 4 ans que nous nous connaissons. Combien de fois avons-nous été ensemble pendant ce temps ? Pas beaucoup, hélas ! Comme c’est long 4 ans presque toujours séparés ! Nous méritons bien d’être ensemble ! On ne pourra jamais rattraper tout ce temps de perdu ! Même en nous mariant tout de suite.

J’ai vu Monsieur Sevette hier. Il m’a parlé du lieutenant belge en question. Il venait justement de venir le voir. Il lui a dit que ça serait très difficile, vu que l’on prenait que des aspirants ou des sous-lieutenants et qu’avant de te faire passer là, il faudrait te faire passer à l’arrière. Il prétend que cela demandera bien 1 mois. Cela ne fait rien si ça réussit. N’est-ce pas mon Loul ? Il disait à ton père : « Vous comprenez, si c’était facile, cela serait plus drôle d’être là. Ces places-là sont recherchées maintenant. » Il a ajouté : « Le capitaine est très strict et ne donne qu’un jour de permission par semaine. » Je m’en accoutumerais bien ! A côté, dans ce moment, cela me semblerait très bon. Et toi mon Loul ? Qu’en dis-tu ?

De plus, je pourrais aller te voir souvent et si nous étions ensemble, y rester tout à fait. Mais ce n’est pas encore fait. Donc inutile que je m’emballe. Il faut que je reste calme, comme mon Loul ! Du calme, ma fille, du calme !

Tu ne sais pas mon Loul comment on m’a baptisé chez toi ? Eh bien Roudoudou. Tu vois d’ici le beau roudoudou que je fais ! Je suis l’enfant de Nénette et Rintintin. Nénette, c’est Suzanne et Rintintin, c’est Loulou. De poussin, je passe à Roudoudou.

radada

Il parait que lorsque tu étais gosse, tu te battais avec Suzanne pour manger des roudoudous. Aussi j’ai peur que mon Loul me mange puisque je suis un roudoudou !!! Heureusement, cette perspective ne m’effraie pas du tout. Au contraire, je voudrais bien.

Cette nuit, nous avons eu une petite alerte et je n’ai pas bougé de mon lit ! Cela va t’étonner ! N’est-ce pas mon Loul ? Eh bien j’ai refusé catégoriquement à mon père de me lever et j’ai fait celle qui dormait. Qu’est-ce que j’ai pris ! J’en ai entendu ! Mais cela ne me faisait rien, puisque j’étais dans mon lit. Je riais tellement que j’étais obligée de me cacher la tête sous mes draps.

Heureusement, cela n’a pas duré longtemps. Au bout d’une demie-heure, la berloque a sonné. Ce que j’étais contente d’être restée au fond de mon lit. Ce matin, je suis bien moins fatiguée. Ça ne me réussit pas du tout la cave ! Chaque fois que j’y descends, je suis malade le lendemain. Mon père ne le comprend pas. Un jour de temps en temps, ça passe. Mais plusieurs jours de suite, ça ne me va plus du tout. Je n’ai pas envie de tomber malade. Aussi ce matin, pour lui faire plaisir, je lui ai dit que je ne me lèverai que lorsque les tirs de barrage taperont très fort. Je tâcherai que ça soit le moins souvent possible !

Le plus drôle, c’est que c’est moi qui ai la clef de la cave où nous nous réunissons. Comme je ne suis pas descendue cette nuit, les locataires ont dû rester dans le couloir. Cela devait être très drôle !

J’espère que tu as écrit chez toi. Je voudrais bien savoir la réponse !!! Vivement la semaine prochaine !

En espérant que tu es toujours en bonne santé, je te quitte mon Loul bien aimé en t’envoyant les meilleures tendresses et les plus douces cerises de ta petite gosse qui pense bien à toi

Mino dite Roudoudou

roudoudou

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