Se faire tuer bêtement dans son lit

04-06-1918

Le 4 Juin 1918

Mon tout petiot chéri,

Ce matin, j’ai reçu une mignonne lettre de toi du 1er juin. Je suis contente de savoir que tu as enfin de mes nouvelles. J’espère que maintenant, cela va continuer et que tu recevras régulièrement mes lettres. D’un autre côté, je suis bien ennuyée de voir que ton appareil est toujours aussi défectueux. Pense un peu mon petit Loul, si ton hélice n’avait pu se remettre en marche…! Je n’ose y songer moi-même.

Et tu me dis tranquillement : « Ce n’est rien puisque je peux rentrer à l’escadrille . » Je suis très très ennuyées de te savoir ainsi à la merci d’une panne ! Tu me dis que tu vas à nouveau déménager, pourtant on a l’air de ne plus reculer. Depuis quelques jours, les nouvelles ont l’air meilleures. On les contient et c’est le principal. D’après ce que j’ai pu comprendre, tu te trouves au sud de la Marne. Est-ce exacte, dis mon Loul ?

En effet, c’est très ennuyeux pour votre linge et vous devez en manquer. Ne pourrait-on pas t’en envoyer de chez toi, par la poste ?

J’ai été très contente de voir, sur ta lettre, que tu désirais que j’aille au Mesle. Moi qui avait le cafard de quitter Paris, je l’ai beaucoup moins à présent, puisque je sais que cela te fera plaisir et te tranquillisera. Hier soir, j’avais même essayé de dissuader mon père à ne pas y aller (sic). Maintenant, je ne dirai plus rien et je le laisserai faire. Nous attendons la réponse de Madame Fleuriel pour partir. Cela sera soit le 9, soit le 11, mais surement un de ces deux jours-là. Mais voilà, une fois que je serai là-bas, si tu viens en mission, je ne te verrais pas et cela me chagrine beaucoup. Je me console un peu en pensant qu’en ce moment, elles doivent être plutôt rares.

Cette nuit, nous avons eu une petite séance de cave. Maintenant, nous y sommes très bien habitués. La semaine dernière, presque tous les jours nuits nous avons eu alerte, même deux fois par nuit. Moi j’en ai assez de descendre à la cave. J’ai dit hier soir à mon père que je ne voulais plus descendre. Une fois de temps en temps, ça va, mais tous les jours, je ne marche plus. Alors hier soir, il m’a dit : « Pour te faire plaisir, nous ne descendrons plus. D’ailleurs, si je descends, ce n’est que pour toi » (que tu dis), mais il m’a avoué que s’il était seul ici, qu’il descendrait tout de même lorsque les tirs de barrage taperaient trop fort.

Ça fait que cette nuit, lorsque j’ai entendu les trois coups de canon, je me suis dit : « Chic, on ne descend plus, tachons de dormir », eh bien je t’en fiche, mon père m’a cogné ma porte et m’a dit de me lever. Comme je lui ai fait remarquer que nous ne devions plus descendre, il m’a répondu : « Ce n’est pas le moment de plaisanter, habille-toi. » Et comme je ne bougeais pas, il m’a pris par les sentiments et m’a dit que lorsqu’on avait un fiancé au front, on ne cherchait pas bêtement à se faire tuer dans son lit. Alors je n’ai pas insisté, car la berloque aurait sonné, et nous aurions été toujours à discuter. Enfin, j’en prends mon parti. D’ailleurs, dans quelques jours, je n’aurai plus à me disputer pour ne pas me lever. Il me semble que cela me manquera.

En espérant que tu es toujours en excellente santé, je t’envoie mon Loul Aimé les plus doux baisers et les meilleurs tendresses de ta petite gosse qui t’aime de tout son coeur,

Mino

PS : J’ai vu ta grand’mère hier. Elle va beaucoup mieux. Elle commence à manger, aussi les forces vont revenir petit-à-petit. Elle m’a bien recommandé de bien t’embrasser. Elle était très gaie. Elle nous a bien amusés avec Nénette et Rintintin, qu’elle a pendu au dessus de son lit.

nenette et rintintin

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