Vacances de mon père

Le 21 Mai 1918

Mon petit Loul Aimé,

Aujourd’hui, je suis moins pressée que ces deux derniers jours et je peux mieux bavarder avec toi. Je suis un peu moins énervée qu’hier. J’aurais eu besoin d’une bonne douche ! Je ne suis pas arrivée en retard. Juste à 1h½, mais j’avais plutôt chaud, avec ça que la température n’était pas très douce, je me suis payée un chic bain de vapeur. Heureusement qu’aux Champs-Elysées, sous les arbres, il faisait très bon, cela m’a un peu calmé. Nous y sommes restées jusqu’à 6 heures.

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Figure-toi qu’au Guignol, il y avait un aviateur qui te ressemblait beaucoup. Tout-à-coup, Madame Schwab me dit : « Mais c’est Lucien qui est là. » Tu penses si j’ai sauté et si je me suis vivement retournée, mais je ne m’y suis pas trompée. Ce n’était pas mon Loul ! Malheureusement. Le costume était pareil que le tien, veste noire, pantalon rouge, képi rouge avec une bande noire, bottes jaunes. Enfin, tout à fait ton ensemble et un peu ta silhouette, mais à par ça, rien de ressemblant avec mon Coco.

Madame Schwab m’a dit que tu avais envoyé des cigarettes à Monsieur Huguet. Tu ne peux t’imaginer le plaisir que tu lui as fait ! Il est heureux comme un roi !

J’ai reçu ce matin ta mignonne lettre du 19 et je vois que ton coucou t’a encore fait des siennes ! J’espère qu’à présent tu reçois mes lettres régulièrement. Comme tu dois avoir chaud, mon pauvre tout petiot, par un temps pareil ! Si seulement il n’y avait pas les hannetons par dessus le marché !

Figure-toi que mon père va prendre ses vacances beaucoup plus tôt qu’il ne le pensait. Il avait tout d’abord parlé de la fin Juillet, eh bien son patron veut s’absenter à ce moment-là. Un autre employé part vers le 25 Juin. Alors il lui reste à choisir entre tout de suite, ou le mois d’Août. Il préfère les prendre maintenant, car il craint que d’ici le mois d’Août, ces messieurs changent d’idées et qu’il soit obligé de s’en passer. Alors il est question jusqu’à présent de partir le 8 ou 9 Juin. Ce n’est donc pas encore pour tout de suite, et de rentrer pour le 25. Cela fera à peu près 15 jours.

Il m’a demandé où je voulais aller. Moi, cela m’est absolument égal. Comme je m’en doutais, il m’a parlé du Mesle. Je lui ai dit que je ne demandais pas mieux que d’y aller, mais qu’il ne fallait pas compter aller chez Mme Fleureil, qu’elle ne pourrait pas nous loger tous les deux, n’ayant qu’une chambre. Alors, cela ne lui plait pas et aller à l’hôtel, encore moins. Alors il m’a dit : « Veux-tu aller au bord de la mer ? » Moi j’ai répondu : « Comme tu voudras. » Je ne veux pas après qu’il dise que c’est moi qui l’ai demandé.

Il connait un monsieur de sa maison qui a une propriété à Royan. Aussi, il pense que nous irons là. Moi je n’ai rien dit, mais je doute fort que ce Monsieur nous invite. Il arrange ça à sa façon et non pas à celle de ce monsieur. Enfin moi, cela m’est égal, qu’il fasse comme il voudra. Dans le fond, autant faire que d’aller si loin, je préfèrerais aller où est Marie-Louise. Ce n’est peut-être pas si chic que Royan, mais je suis certaine que je m’y amuserais mieux. Je serais avec elle et non pas seule dans une plage que je ne connais pas. Enfin, attendons les évènements. Ce monsieur en question doit parait-il venir à la fin du mois à Paris.

Mon père est d’une amabilité dont rien approche. Il m’a dit que si je voulais aller au mois d’Août au Mesle, que je pourrai y aller. De plus, il m’a dit que si j’avais besoin de quelque chose qu’il fallait que je me le fasse faire. C’est trop beau, cela ne pourra pas durer. C’est comme le temps.

Ce qui m’ennuie dans tout ça, c’est de penser que mon Loul pourra venir et que je ne serai pas là. Enfin, de toutes façons, je suis sûre que je serai là à ta permission. C’est déjà quelque chose. Il est vrai que je t’aurai vu quand même car tu serais venu passer un moment près de moi. N’est-ce pas mon gosse de gosse ? Cela t’aurait peut-être même fait plus plaisir de passer un moment au bord de la mer ?

En espérant que tu es en bonne santé et que tu ne souffres pas de trop de la chaleur, je t’envoie mon mignon chéri, les plus fraiches cerises de ta petite gosse qui t’aime tant,

Mino

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