Quelle triste vie ! Quelle maudite guerre !

Ce Mardi 7 Mai 1918 – 21h

Mon Loul chéri,

Avant de m’endormir, je viens te mettre un petit mot. Je suis au lit, et je t’écris tant bien que mal. Je vais te dire tout d’abord que j’ai été assez sage. J’ai eu le gros cafard en voyant le train partir, et je n’ai pu contenir mes larmes. Tu ne peux t’imaginer comme cela est triste de voir partir le train qui emporte ce que l’on a de bien cher et de rester seule sur le quai ! Une autre fois, je ne resterai pas jusqu’au départ du train. Après, je suis sortie bien tristement et j’ai pris mon métro. Heureusement qu’il y avait des petites lumières bleues. J’ai pu pleurer à mon aise sans qu’on me voit.

Et je me suis raisonnée (ce qui était assez difficile), et je me suis dit : « Maintenant, je vais être bien sage, comme avant que mon Loul vienne. Il ne faut pas que je lui désobéisse. Comme je sais que ça lui fait plaisir, je vais être bien sage. » Et à partir de ce moment, je n’ai plus pleuré. J’espère que tu ne m’en voudras pas de n’avoir pu contenir mes larmes au départ du train. Pense mon Loul, je n’ai pas pleuré du tout à la maison, j’ai été très sage. En rentrant, j’ai lavé ma vaisselle et fait mon dîner en pensant bien à toi.

En ce moment, tu dois être arrivé à ton escadrille depuis un certain temps et être en train de dîner avec tes camarades. J’espère que tu as fait un bon voyage, pas trop triste et que tu auras trouvé ta voiture à la gare.

Comme ces dix jours ont passé vite ! Je ne puis encore croire que tu es parti tout à fait. Il me semble que je te reverrai demain ! Hélas ! Demain passera et je ne verrai pas une minute mon Loul chéri. Quelle triste vie, toujours se quitter après avoir passé de si bons jours ! Enfin, nous n’y pouvons rien. Quelle maudite guerre ! Je te recommande de bien soigner ton rhume et de ne pas prendre froid. En te disant bonsoir, je te quitte mon gosse de gosse très chéri en t’embrassant bien tendrement. Je vais m’endormir en rêvant à notre bonne matinée d’hier. Mille bien douces caresses de ta gosse qui t’aime follement,

Mino

Le 8 Mai – 8h30

Mon tout petiot très chéri,

Me voici réveillée depuis une demie-heure. Je viens de déjeuner et bien vite, je reviens bavarder auprès de toi. J’ai très bien dormi. Figure-toi que tout à l’heure, en me réveillant, c’est-à-dire que je n’étais pas encore bien éveillée, je me disais : « Il faut que je me dépêche de me lever, il doit être tard, et mon Loul qui va venir ce matin. » Ça, ça m’a tout à fait réveillée, mais en ouvrant les yeux, je me suis rappelée que c’était fini la bonne permission et que tu étais parti hier. Pas de chance pour moi, enfin, ça ne m’a pas empêché de me lever, d’ailleurs, il était l’heure (8h) et aussitôt debout, j’ai regardé ta grande photo qui m’a souri et qui avait l’air de me dire : « C’est bien Mino, je suis content de te voir sage. » J’aurai préféré que ce soit mon Loul de vrai, qui me le dise. Enfin, il faut que je sache me contenter de la photo pour le moment. C’est un peu dur après avoir eu l’original !

Tantôt, je vais aller chez Marie-Louise, chercher ses affaires et les porter à Odette. Je suis forcée d’y aller aujourd’hui, puisque cette dernière s’en va demain.

Sur ce, mon petit Coco chéri, je te quitte pour me mettre au ménage.

J’espère que tu n’as pas passé une trop mauvaise nuit et que ce matin, tu auras trouvé ton appareil épatant. Reçois de ta petite gosse à qui tu manques tant, de bien tendres baisers et de bien douces câlineries,

Mino

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