Une bande de froussards

Le 28 Mars 1918

Mon tout petiot chéri,

J’ai reçu hier soir ta mignonne lettre du 25 et ce matin, celle du 26. Aussi, je suis très contente. Lorsque j’ai des nouvelles, ça va très bien. En somme, jusqu’à présent, la correspondance n’a pas subi de retard. Je craignais rester plusieurs jours sans rien. Comme cela, je m’inquiète bien moins et je reste encore plus calme et plus confiante.

Rassure-toi petit Loul, ça va assez bien avec mon père  en ce moment. Quoique ça, il n’est pas très rassuré. Et si je l’écoutais, on serait déjà partis. Malgré tout, je crois qu’il envisage toujours le départ. Et ça ne m’étonnerait qu’à moitié qu’un de ces quatre matins, il me dise de faire les malles. Cela m’ennuierait beaucoup. Car si nous nous en allons, ça serait pour aller au Mesle et dame, ce n’est pas très gai. Enfin, tous les jours je lui dis : « Ne te fais donc pas de mauvais sang, il n’arrivera rien. » Mais dans le fond, il n’est pas rassuré.

Avec ça, il y a en ce moment tout une bande de froussards qui se dépêchent de s’en aller et qui nous demandent pourquoi nous restons là. Hier, je me suis presque disputée avec Madame Dumortier. Vrai, pour une personne qui revient des régions envahies, elle n’est guère brave. A l’entendre, dans huit jours, les boches seraient à Paris. Vraiment, il y en a qui exagèrent. Il faut avoir un peu plus de sang froid que ça et ne pas s’affoler.

parisiens

Il y a des gens qui s’en vont rien que de voir les autres partir. Mlle Raymonde part. Mme Choisy aussi. Eh bien moi, ça me ferait bien mal au coeur de partir. Je ne voudrais pas que l’on me prenne pour une froussarde. Si cela m’arrive, ça sera bien malgré moi. Ce que je crains le plus, c’est que la maison de mon père ferme. Là, il n’y aurait plus rien à faire. Enfin, de toutes façons, je te tiendrais au courant.

Nous n’avons toujours pas de coup de canon ni de gotha en ce moment. Aussi, je crois que nous n’avons pas à nous plaindre. A côté de ce que vous supportez, qu’est-ce que c’est ça. Ce n’est même pas à comparer.

Je vois que tu travailles toujours beaucoup. Aussi, je suis bien contente que ton rhume soit passé, car il aurait pu s’aggraver.

Il y a des chances que si tu étais là, nous n’irions pas à la cave. Le canon ne me gènerait pas du tout. Je ne m’en occuperais même pas. Mais tu comprends, mon père serait là. Alors ! Comme je te disais, ça ne serait pas drôle.

Je te quitte pour aller chez Charlotte Bussière, et ce n’est pas ici, près du boulevard Periere.

En espérant que mon petit brouillon te trouvera en bonne santé et pas trop fatigué, je te quitte mon Aimé en t’envoyant de bien tendres cerises de ta petite gosse qui ne cesse de penser à toi,

Mino

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