Nouvelles amies nordistes

Le 28 Octobre 1917

Petit Loul chéri,

J’ai reçu hier soir ta mignonne lettre du 26. C’est l’apprentie de la couturière qui me l’a apporté. La concierge fait monter maintenant les lettres par le petite du marchand de vins en bas, aussi, cette gosse se trompe bien souvent, voilà pourquoi ma lettre était en bas.

Avant-hier soir, j’ai eu ce qui s’appelle une émotion. Madame Schwab m’avait chargé d’une commission pour la couturière. J’y vais donc tout de suite en rentrant. J’étais à peine rentrée chez elle que la mère de Paulette se met à crier : « Mademoiselle Germaine, j’ai vu votre fiancé ! » Tu vois d’ici ma tête ! J’étais toute interloquée et déjà désolée à la pensée que tu ne m’avais pas trouvé à la maison. Je suis devenue rouge comme une pivoine et je lui ai dit : « Il est venu tantôt ? A quelle heure ? » Là dessus, elle se met à rire et elle me répond : « Mais non, je l’ai vu en photographie, boulevard Voltaire ».

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Je ne sais pas ce que je lui aurais fait !!! Je me suis mise à pleurer !!! Je ne pouvais plus m’arrêter ! Vraiment, ce n’était pas très intelligent de sa part. Elle m’a dit : « Si j’avais su, je ne vous aurais rien dit, je ne vous croyais pas si susceptible. » Elle aurait pu tout au moins me le dire autrement et non pas de cette manière. En ce moment, elle fait des tours comme ça à tout le monde. Nous ne sommes pourtant pas cause si son mari n’est toujours pas nommé sous-lieutenant.

J’ai fait connaissance chez la couturière de deux petites dames charmantes. Ce sont deux soeurs. Elles sont jeunes mariées toutes les deux. Une quelques années avant la guerre, l’autre quelques mois avant. Elles sont réfugiées de Tourcoing et habitent dans la maison, au 1er sur la cour, la porte en face de Mademoiselle Raymonde. Elles viennent l’aider quand elle a trop d’ouvrage.

Il y en a une à qui je plais beaucoup. Aussi, elle ne peut plus se passer de moi. Elle me réclame tout le temps. J’ai déjà été passer 2 après-midi avec elle. Elle est ma foi très gentille. Cette pauvre petite femme a eu bien des ennuis et en a encore beaucoup (c’est celle qui s’est mariée quelques années avant la guerre. Elle a 27 ans et s’appelle Mme Delecroix, sa soeur a 24 ans et s’appelle Madame Dumortier). Elle s’est trouvée séparée de son mari au moment de la mobilisation. Elle ne savait plus du tout ce qu’il était devenu. Lui de même, puisqu’il la savait à Tourcoing. Elle avait pu se sauver et aller à Boulogne s/mer. Là, elle est devenue folle de chagrin, n’ayant plus de nouvelles de son mari. Elle est restée un an ainsi. Enfin, après de nombreux soins, elle est revenue à la raison et a eu des nouvelles de son mari. Il était sur le front, en bonne santé.

Sa soeur, elle, était restée là-bas et a subit les boches pendant plus de 2 ans ½. Elle n’a été rapatriée qu’au commencement de l’année. Son mari a été fait prisonnier comme civil et a été envoyé en Allemagne dans un camp. Là, par suite de privations, il est tombé gravement malade et a été évacué comme grand blessé. Elle a donc eu la chance de le retrouver à son retour. Maintenant, après de bons soins, il se porte très bien. C’est là qu’ils sont venus habiter la maison avec sa soeur.

Avec Mlle Raymonde, nous les avions remarqué depuis longtemps, et nous nous disions toujours : « Comme elles ont l’air gentilles, ces petites dames ! » A la rentrée des vacances, elle a eu l’occasion de leur causer, et depuis ce jour, elles viennent un peu de temps en temps l’aider au moment de grands travaux. Aussi, quel n’a pas été mon étonnement lorsque j’ai été chez Mlle Raymonde à mon retour de les trouver chez elle.

Depuis ce jour, nous avons été très bonnes camarades, surtout avec Madame Delecroix qui tous les jours comme moi attend des nouvelles de son mari. Aussi, maintenant la piplette rouspète car il y en a toujours une qui réclame les nouvelles de l’autre pour lui porter. Ça va mal, c’est lorsque j’ai des nouvelles et qu’elle n’en a pas. Je ne sais que faire pour la consoler. Hier, j’ai passé ma matinée à l’amuser, elle sanglotait à fendre l’âme, elle n’avait pas eu de nouvelles ! J’y suis arrivée, bien difficilement. Elle m’a dit que maintenant, elle s’ennuyait moins parce qu’elle sentait quelqu’un près d’elle qui la comprenait. Tandis que sa soeur, bien qu’elle la distrait beaucoup, elle ne se rend pas compte, puisqu’elle a son mari près d’elle.

Ça fait que maintenant, j’ai une nouvelle amie. Elle est très adroite. De son métier, elle est modiste. Aussi, elle m’a chiffonné un petit chapeau ravissant. Elle me parle constamment de son mari. On peut dire qu’elle l’adore. Elle l’attend pour cette semaine en permission, aussi, elle est folle de joie. Ça fait 5 mois qu’elle ne l’a pas vu, c’est bien long. Il est venu la dernière fois au mois de Juin. Il est en ce moment en pleine bataille dans l’Aisne. Je lui souhaite de venir bientôt, car sa pauvre petite femme se fait vraiment du mauvais sang.

J’ai été voir hier mon bon docteur. Il est toujours aussi gentil. Il s’est inquiété de ta santé et m’a demandé de tes nouvelles. Il est très heureux que nous ayons passé des vacances ensemble. Il m’a dit : « C’est le meilleur remède que vous pouviez avoir. Si vous ne vous faisiez jamais de mauvais sang, vous ne seriez jamais malade ! » Ce qui est assez difficile dans la période où nous vivons.

Il m’a donné des comprimés et des pilules à prendre pendant un certain temps, il espère qu’après, j’irai tout à fait bien. Moi aussi, je l’espère. J’ai commencé la petite cure à midi. C’est délicieux. On dirait des bonbons de chocolat. Pour une gourmande comme moi, ça tombe très bien. Je suis sûre de ne pas oublier. J’en prendrais même bien plus qu’il en fait tellement c’est bon.

Là-dessus, je te quitte Petit Loul pour aller faire un petit tour avec Germaine.

En espérant que tu es toujours en bonne santé, je t’envoie mon Loul adoré une foule de caresses de ta sale gosse qui pense sans cesse à toi,

Mino

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