Des ailes à la Belle Jardinière

Le 22 Septembre 1917

Mon petit Loul Aimé,

Je suis très mécontente après moi, j’ai laissé passer le courrier sans t’écrire. Mon petit Loul, je te demande bien pardon. Toi qui doit attendre mes lettres avec tant d’impatience, enfin, je ne veux pas que la journée se termine sans un mot de moi.

Mon pauvre petit Loul, pour changer, je n’ai pas de veine. Ce matin, j’ai eu une bonne réponse de chez toi. Suzanne est venue me dire à 11 heures  que Monsieur Sevette avait obtenu son permis et que nous partions Mardi matin. J’étais donc très contente. Je me suis bien vite dépêchée de préparer mes affaires et j’ai été les porter chez Loulou pour que Suzanne les emporte dans sa malle (on devait envoyer une malle pour nous tous tantôt). Tu penses si de 11h à 11h½ je me suis dépêchée, faire mon baluchon et le porter, j’avais bien peu de temps.

Suzanne m’avait dit aussi qu’il fallait que je m’occupe d’avoir une carte d’identité, que je ne pourrais pas partir sans. Je voulais y aller l’après-midi et je pensais t’écrire la bonne nouvelle après. Je te voyais déjà partir et venant nous rejoindre là-bas.

Mais à midi, mon père n’était pas du tout de mon avis et m’a dit que puisque lui restait, je n’avais qu’à faire comme lui. Tu vois d’ici ma tête, j’en étais verte. Le déjeuner se passe, et je lui dis si oui ou non il voulait que je parte. Il me répond : « Fais comme tu veux. » Je lui dit : « Il faut que je sois fixée, j’ai besoin d’une carte d’identité pour voyager en auto, si j’y vais, il faut que je m’en occupe absolument tantôt. » Il me répond : « Vas-y si tu veux. »

Je m’apprête donc pour aller au commissariat de police, au même moment, Marie-Louise s’amène comme Samedi dernier. J’étais bien ennuyée. Enfin, je lui demande de m’accompagner jusque là. Je vais chercher des témoins. La couturière et la mercière et me voilà partie.

Nous avons attendu un bon moment. Enfin, le commissaire de police s’est dérangé lui-même pour me remplir ma carte. Je devais la reprendre le soir, afin qu’elle soit mise en double.

Je rentré à la maison avec Marie-Louise, mon père nous reçoit très aimablement, je croyais bien que je partais.

Marie-Louise avait besoin de mes conseils pour s’acheter du tissu pour faire une robe, aussi elle était venue me chercher pour ça. Je repars avec elle, dans l’idée que je rentrerai assez tôt pour t’écrire.

En descendant, la concierge me remet ta gentille lettre du 20 contenant le petit échantillon de tissu bleu horizon. Je dis à Marie-Louise : « Lucien me charge d’une commission, si tu veux avant d’aller à tes achats, nous irons ensemble la faire. »

belle jardinière

Marie-Louise accepte et nous voilà parties à la Belle Jardinière. Un monsieur très aimable m’a remis un grand morceau correspondant à l’échantillon, il l’a fait couper à même la pièce.

Nous étions parties, quand j’ai réfléchi qu’il se chargerait bien de faire broder les ailes. Comme je pensais partir, je me suis dit : « Si je vais rue Richelieu chez le brodeur, je ne pourrai pas aller les chercher puisque je ne serai pas là, tandis qu’à la Belle Jardinière, ils feront livrer Cité Nys. »

Comme j’ai dit, j’ai opéré. Ça fait que tu auras tes ailes Vendredi matin chez toi. Ce sera des ailes d’officier, tout or et de dimensions très petites.

brassard ailes aviateur

De là, j’ai été avec Marie-Louise choisir ses étoffes et je me suis aperçue que jamais je serai de retour à la maison pour t’écrire. Aussi, je n’étais pas contente du tout. J’espère que tu m’excuseras en voyant combien je me suis dépêchée dans cette journée.

Je quitte Marie-Louise en lui disant à un de ces jours, je ne sais quand puisque je m’en vais.

Je reprends vite le métro et je retourne au commissariat chercher ma carte d’identité. J’attends pas mal de temps, enfin elle était prête. Je rentre à la maison, il était 6h¼, j’étais vannée.

Mon père ne me dit rien, nous dînons tranquillement et c’est à l’instant qu’il vient de me sortir qu’il se demandait ce que j’avais dans la tête de vouloir m’en aller une seconde fois. Il prétend que puisque tes parents descendront à l’hôtel partout où ils iront, que cela me fera trop de frais et que mes moyens ne me permettent pas de vivre ainsi. Ça fait que je reste là !!!

Tu crois que j’ai de la veine, mon pauvre chéri ? Ce soir, je suis bien démoralisée. Enfin, il fallait m’y attendre. Ça ne pouvait pas marcher comme sur des roulettes. Il n’est content que lorsque l’on se dispute.

Moi qui me suis donnée un mal pour avoir cette carte d’identité. Il n’avait qu’à me dire ça à midi. Quelle vie ! Ce que j’en ai assez ! Quelle patience il faut avoir !

Demain matin, je vais téléphoner chez toi pour dire que l’on ne compte plus sur moi. Ce n’est pas sans en avoir gros sur le coeur que j’annoncerai cette nouvelle. Moi qui étais si contente de savoir que tu pourrais venir nous retrouver là-bas, j’avais fait de beaux projets comme toujours.

Enfin, j’espère que je te verrai tout de même à Paris et que tu réserveras quelques jours de ta permission pour ta pauvre Mino. Car je ne veux pas que parce que je reste là, tu te prives du plaisir d’aller à la campagne. Tu feras comme tu voudras. Je sais bien que c’est encore près de moi que tu voudras être, aussi je me console un peu en pensant à ça.

Ce qu’il y a de plus drôle, c’est que mes affaires sont parties. Enfin, c’est un bien petit malheur.

Mon petit Loul, je vais te quitter en te priant de me pardonner de t’écrire si tard.

Je resterais bien encore à t’écrire, mais je suis très fatiguée. Bien que 4 heures soit passé depuis un moment puisqu’il est 9h½, je ne me sens pas très bien et je ne demande que mon lit. Après une bonne nuit, il n’y paraîtra plus. Après quelques jours de cette petite vie-là, je n’aurai plus qu’à attendre mon petit Loul bien tranquillement. Je ne m’étais pas trompée dans mes comptes, c’était bien le 22.

Je te quitte mon Loul pour aller bien tristement regagner mon dodo.

Reçois mon adoré les plus tendres baisers de ta pauvre gosse qui t’aime à la folie,

Mino

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