Anémie, embarras gastrique et faiblesse

Le 9 Août – 21 heures

Mon petit Loul Aimé,

J’ai reçu comme je le pensais ta gentille lettre du 7 à 2h½ ainsi que l’extrait de la citation. Suzanne m’avait déjà dit que je m’étais trompée et que ce n’était pas une palme que tu aurais mais une étoile d’argent.

Tant qu’à ma santé, je m’aperçois que cette bonne Madame Sevette s’en préoccupe beaucoup. En effet, je suis très fatiguée en ce moment, mais si je ne t’en ai pas parlé, mon petit chéri, il ne faut pas m’en vouloir, mais je pensais que cela ne serait rien et que cela ne valait pas la peine que je t’inquiète. J’ai tellement eu d’ennuis depuis ton départ que comme tu le pensais dans une de tes dernières lettres, je me suis faite trop de mauvais sang et que cela m’a beaucoup anémié.

En plus de ça, j’ai de l’embarras gastrique. Moi, j’ai dans l’idée que cela provient des nerfs. Je me contiens de trop depuis un moment, aussi, mes pauvres nerfs s’en ressentent.

J’ai pris sur moi d’aller voir le médecin Samedi dernier. Aussi, il m’a bien recommandé de me reposer, de ne rien faire du tout et d’aller à la campagne me changer d’air. Moi, je me sentais pas bien depuis un moment, mais avec mon père, il ne faut jamais se plaindre. Il me répondait tout le temps : « Si tu avais été avec Marie-Louise, tu n’aurais pas été malade. C’est du dépit, voilà tout. D’ailleurs moi, je suis plus malade que toi et je ne me plains pas. » Ah ! mon pauvre chéri ! Quelle indifférence il a eu pour moi. Bien que fatiguée, j’ai continué à m’occuper de la maison. Dieu sait comment ! Eh bien, il ne s’est pas occupé de moi !

Dimanche, j’ai donc pris cette limonade. Cela m’avait encore bien fatigué. Le Lundi, j’ai été chez toi, je ne me sentais pas trop mal, mais voilà que le mardi matin, en faisant mon marché, il m’est arrivé une triste aventure. Je me suis trouvée mal chez ma marchande de dentelles ! Je suis restée 20 minutes sur le carreau. Mon pauvre petit Lou ! Dieu que j’étais mal ! Je croyais bien ce jour là que je ne te reverrai pas. Voici comment cela m’est arrivé.

J’avais fait mes commissions et j’étais rentrée à la maison déposer mon filet à provisions. Ensuite, je suis redescendue pour aller acheter des dentelles sur la place d’Aligre.

place aligre

Je m’en vais donc assez bien, j’avais bien les jambes un peu molles, mais j’étais loin de me douter de ce qui allait m’arriver. J’arrive chez ma marchande, comme il y avait longtemps que je n’y avais été, elle se met à me causer et à me raconter un accident qui vient de lui arriver. Elle est tombée dans sa cave, et elle s’est faite une grosse entaille au bras.

Mais voilà qu’à un moment donné, je n’entendais plus, je la regardais toujours mais tout m’a brouillé, un gros nuage rouge a passé devant mes yeux, je n’ai eu que le temps de lui dire : « Oh ! Madame, je ne suis pas bien. » Là dessus, j’ai voulu aller sur une chaise, mais je n’ai pas eu cette force et je suis tombée. Après, je ne sais plus ce qui s’est passé. Toujours est-il que lorsque je suis revenue à moi, j’étais par terre, allongée, la tête sur un coussin et j’avais une dame que je ne connaissais pas qui me faisait respirer du vinaigre.

Il m’a pris une crise de larmes. Rien ne pouvait l’arrêter. Ma première pensée a été de regarder si je n’avais pas abîmer ma montre en tombant et de penser à toi. Je me disais : « Si seulement j’avais mon Lou près de moi en ce moment. » Et je pleurais !!!

Ma pauvre marchande était navrée de n’être d’aucun secours avec son bras en écharpe, aussi, c’est pour cela qu’elle a été chercher une voisine. Après, cette dame m’a relevé et m’a assise à l’air, sur le bord du trottoir. J’étais abrutie. Je ne voyais rien et je ne faisais que répéter : « Ramenez-moi à la maison, allez chercher une voiture. » J’étais brisée. Une pauvre petite loque. Cela m’est arrivé à 10h½ et on ne m’a ramené qu’à midi moins ¼. J’ai pu marcher un peu, mais je ne sais comment. J’avais bu une tasse de camomille bien chaude que la marchande m’avait donné. Cela m’avait fait beaucoup de bien.

En arrivant, je n’ai même pas reconnu la mère de Paulette qui montait dans l’escalier. Elle a tout de suite dit : « Mais c’est Mademoiselle Germaine ! Elle demeure ici. Attendez, je vais lui ouvrir sa porte. » Elle m’a mise ensuite sur mon lit, j’étais sauvée. Quelle reconnaissance j’ai pour cette brave marchande de dentelles qui ne m’a pas quitté une minute et qui a été bien dévouée. Lorsque tu viendras en permission, je te demanderai de venir la remercier avec moi. Cela lui fera plus plaisir que n’importe quel cadeau.

Après, mon père est rentré et bien mon chéri, il ne s’est pas plus occupé de moi que si je n’existais pas. Il a trouvé drôle de me trouver couchée et la mère de Paulette à mon chevet, mais c’est tout. Madame Choisy, craignant de le déranger est partie et ma foi, je suis restée seule. Mon père s’est fait à manger, a mis la table, a mangé, a débarrassé la table et m’a dit au revoir. Je lui ai expliqué ce qui m’était arrivé, il ne m’a pas répondu et m’a laissée là. Mon pauvre petit Loul, te dire la peine que j’ai eu de me voir ainsi seule, sans force, cela est impossible. J’aurai pu me retrouver mal et bien ça ne fait rien, je suis restée seule.

Enfin, ma femme de ménage est arrivée et m’a fait manger. Ensuite, Mme Choisy est venue passer l’après-midi près de moi. Hier matin, j’ai dit à la concierge d’aller me chercher le médecin. Il est venu et je lui ai expliqué ce qui m’était arrivé. Il m’a dit de ne pas m’inquiéter, que c’était de la faiblesse, mais que je ne me fatigue plus car cela pourrait me recommencer : « Si vous n’êtes pas bien, ne sortez pas, mais allez à la campagne, il le faut. » Très joli à faire, mais puisque mon père ne veut pas !!!

Mon petit Lou, je continuerais demain matin. Il se fait tard et je vais dormir. Sans oublier de t’embrasser bien tendrement avant.

A demain matin,

Mino

Le 10 – 7h m ¼

Petit chéri,

Me voici réveillée. J’ai très bien dormi, aussi, je continue mon récit. Je te disais donc que le docteur m’avait recommandé la campagne, que cela me ferait beaucoup de bien. Donc j’en avais parlé à mon père qui m’avait dit : « Si tu veux aller à la campagne, vas-y, mais moi je ne me charge pas de tes frais. Débrouille-toi avec ton argent. » Comme tu penses, cela voulait dire : « Comme cela tu n’iras pas . »

L’après-midi, j’ai été téléphoner chez toi pour dire que je ne pourrai aller chez Mme Liotard l’après-midi et comme c’était Madame Sevette qui m’a répondu, je lui ai expliqué ce qui m’était arrivé. J’ai passé une bonne après-midi ce jour là et j’ai bien mangé. Ça recommençait à aller mieux.

Malheureusement, ce qui me tue à la maison, ce sont toutes les commissions, j’ai toujours du soucis. Il faut faire le déjeuner à mon père. Aussi, hier matin, j’ai été chercher du lait et cela m’avait encore fatigué. En remontant, j’ai été obligée de vite m’asseoir. Là, mon père a du avoir un remord car il a été téléphoner à ta mère pour lui demander de bien vouloir m’emmener avec elle à Vichy.

Le matin, Suzanne et Loulou sont vites venues me voir, et m’ont dit que Madame Sevette allait sérieusement s’occuper de moi. En effet, cette bonne dame a été trouver mon médecin, lui a demandé ce que j’avais exactement et a attendu mon père le soir pour lui causer. Je suis contente, figure-toi que je vais m’en aller chez toi. Ta maman a dit à mon père qu’elle serait très contente s’il voulait me confier à elle pendant une huitaine de jours. Que chez vous, cela me changerait et que je n’aurais rien à faire et que je ne me fatiguerais pas du tout… et qu’elle, elle me soignerait bien.

J’avais peur que d’une chose : que mon père refuse. Il a accepté, aussi tu penses si je suis joyeuse. Comme ta maman est bonne et comme je l’aime. Hier, elle est arrivée de chez le médecin, elle a voulu me faire une crème tout de suite en arrivant pour mon 4 heures. Ça fait qu’elle vient me chercher tantôt en allant chez Madame Schwab et je vais m’installer dans ta chambre. Comme je vais être gâtée !!! Si tu savais comme je suis contente !

Aussi maintenant, je vais tout à fait bien. La preuve, hier au soir, il me semble que je t’ai écrit une fameuse tartine et sans me fatiguer. Si je t’écris seulement maintenant, tout ce qui m’est arrivé, c’est que je vais complètement bien. Je m’étais dis : je dirais ce qui m’est arrivé à mon petit chéri que lorsque j’irai mieux, comme cela, il s’inquiètera bien moins puisque ça sera passé.

Tu penses bien que maintenant j’irai de mieux en mieux puisque je serai chez toi. Je vais coucher dans ton dodo ce soir. Comme je vais y faire de beaux rêves ! Comme je disais à ta maman que je ne pouvais accepter une si gentille proposition, que cela vous dérangerait certainement, elle m’a dit : « Pensez-vous, vous prendrez la place de Lucien et ma foi, vous coucherez dans son lit. » Dis-donc mon Lou aimé si jamais tu arrivais à l’improviste, comme tu le fais souvent vers minuit et que tu trouvais ta petite Mino dans ton dodo à toi, qu’est-ce que tu dirais ??? Ça serait plutôt drôle.

Maintenant, comme ton père ne peut partir tout de suis à cause de ses affaires, et qu’il ne sait quand il pourra faire sa saison, ta maman a fait écrire à Suzanne si ta cousine Yvonne Clochez pourrait me prendre en pension dans sa ferme. Comme tu vois, on s’occupe bien de moi. C’est pas mon père qu’en ferait autant ! Moi, ce qui m’ennuie dans tout ça, c’est que si jamais je pars, je pourrais ne pas te voir à ta permission. Et ce dont j’ai le plus besoin, ta présence. Il est vrai que si tu ne venais qu’au mois d’octobre, j’aurais grandement le temps d’aller un mois à la campagne et de revenir.

Lorsque tu recevras cette lettre, écris-moi chez toi. Ce n’est pas la peine de le faire ici. Je serais obligée de les envoyer chercher, celles qui arriveront d’ici-là. Suzanne me les prendra. Tu m’excuseras de t’écrire si mal, petit chéri, mais je le fais sur mes genoux et ce n’est pas très stable.

Surtout, je te recommande bien mon petit Loulou de ne pas t’inquiéter. Si je t’écris tout ça, c’est que je suis complètement bien et tout est passé. Je ne voudrais pas après avoir pris tant de précautions pour ne pas t’inquiéter que tu te fasses du mauvais sang. D’ailleurs, je n’ai rien eu de grave. De l’anémie, de l’embarras gastrique et de la faiblesse ne sont pas des maladies. C’est assez naturel à mon âge, jusqu’à 20 ans, une jeune fille se forme et cela fatigue beaucoup. Avec ça, tous les ennuis que j’ai à la maison et ça suffit pour bien vous anémier.

Petit chéri, c’est promis. Tu ne vas pas t’inquiéter maintenant puisque je suis dans les mains de tes parents, c’est tout dire que je serai bien. Je t’ai tout dit, mais il ne fait pas t’inquiéter, c’était ton droit de savoir puisque je suis ta petite Mino. Tu ne m’en veux pas surtout. Cela me ferait tant de peine, moi qui voulais t’en éviter ! Mais je sais bien que mon mignon Loul ne m’en voudra pas du tout. N’est-ce pas mon chéri ?

Tu t’expliqueras peut-être pourquoi je t’écrivais depuis un moment sur cet ignoble papier, et pourquoi je ne sortais pas pour m’en procurer d’autre.

Je vais me lever et préparer mon petit baluchon pour tantôt. Je suis contente mais contente !!! Je vais me changer les idées. Ne plus être avec mon père. Quel poids en moins. On dirait une pensionnaire qu’est enfermée depuis son enfance et qui a 8 jours de vacances tellement je suis contente !

Mon père va prendre ses repas au restaurant. En somme, comme disait ta Maman : « Vous partiriez tout de suite, votre père serait forcé d’aller au restaurant, aussi il ne peut me refuser de vous emmener à la maison. »

En te recommandant encore de ne pas t’inquiéter, je te quitte mon Loul adoré en t’envoyant les plus tendres baisers de ta gosse qui t’aime à la folie,

Mino

PS : Surtout, écris-moi chez toi au reçu de cette lettre. Je te plains pour lire mes pattes de mouches !!!!

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