Je passe à la chine de tous les côtés

Le 21 Avril 1917

Mon Loulou chéri,

Je viens de recevoir à l’instant ta gentille lettre du 15. J’avais vu le facteur venir, aussi je l’ai eu tout de suite. Enchantée de connaitre le plaisant nom de « Colis », même très flattée pour moi, si plus tard, je viens à monter avec toi. Je serais « Colis Mino » au lieu de « Colis Postal » dans Moune [?].

20-04-17

Enfin, ça ne me dérange pas, vu que nous n’en sommes pas encore là. Pour le moment, je reste un colis marchandt.

Hier, Suzanne m’a fait enrager toute l’après-midi. A l’enterrement de ton oncle, j’avais remarqué un jeune homme qui me paraissait très chic. J’avais demandé à Loulou qui était avec moi qui il était. Elle ne le connaissait pas, aussi elle croyait que c’était un ami à Marcel Sevette. Je n’avais pas cherché plus loin et je n’y pensais plus du tout. Quand Suzanne me dit hier à brûle-pourpoint : « Vous savez, Germaine, j’ai déjeuné avec le jeune homme si chic ! …. ? »

Je n’y comprenais plus rien du tout. Il a fallu que Loulou me remette sur la voie. Et ce fameux jeune homme n’est autre qu’un de tes camarades que tu m’as déjà parlé, c’est Lérault. Alors ce n’est pas fini toute la sainte journée, Suzanne disait : « Ah ! Voyez-vous ça, cette Germaine, elle le trouve très chic, il faudra que je mette Lucien au courant….etc…etc. » D’un autre côté, Elisabeth me demandait comment je trouvais son frère que j’ai vu dernièrement. Comme je lui répondais qu’il était très bien et très beau garçon, ça n’a pas été fini.

Tout le monde en avait après moi surtout Suzanne qui chinait mes nouveaux souliers soi-disant qu’avec mes talons, j’allais avoir l’air de trainer un petit garçon par la main en parlant de toi. Voyez, petit garçon !!! Il est pas mal mon petit garçon, c’est un beau bébé, je crois que je peux le présenter à un concours, j’obtiendrais le premier prix.

Aussi j’ai répondu que pour être aussi grand que moi, mon petit garçon porterait des talons Louis XV. Ça ne te dis rien mon Lou ?

baïonette-talons

En ce moment, je passe à la chine de tous les côtés. Marie-Louise s’est payée ma tête, l’autre jour, parce que je ne comprenais pas une certaine explication. Sans doute que c’était très drôle, car il a fallu que je la soutienne dans la rue, tant elle riait. Enfin, ça ne fait rien, j’ai bon dos et je me rattraperai lorsque je te verrai, car toi, je suis bien sûre que tu me donneras les explications et qu’en plus tu ne te moqueras pas de moi. Dis mon petit chéri ?

Je suis forcée de mettre une petite rallonge à ma lettre. Tu excuseras si elle n’est pas pareille que mon papier, mais je n’en ai plus. Je suis bien contente, car malgré que tu prétendes que tu peux très bien lire, je trouve moi, que d’une feuille à l’autre, tout se brouille et ça ressemble plus à un torchon qu’à une lettre. Avec mon encre et mes papiers-à-lettre, je n’ai vraiment pas de chance. Pauvre Lou, je crois que je pourrais t’envoyer une paire de lunettes pour lire la feuille d’à côté. Enfin, j’espère que je ne te donnerai pas trop de mal.

J’espère aussi que ta santé est toujours bonne.

Dans cet espoir et dans l’attente de tes nouvelles, reçois mon Loulou mille fois chéri, les plus doux baisers de celle qui t’aime à la folie.

Mino

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