Réveillon

Paris, Le 28 décembre

Mon Loulou chéri,

Excuse-moi si je suis restée si longtemps sans t’écrire (six jours, c’est sans doute bien long pour toi). Les fêtes de Noël m’ont complètement empêché ; d’ailleurs mon père était là, et j’avais une amie qui est venue passer les jours de fête. Mais si je n’ai pu t’écrire cela ne m’a pas empêché de penser beaucoup à toi. Aussi aujourd’hui lundi, je suis entièrement libre et je peux consacrer mon après-midi entier à t’écrire une longue lettre. Je dis mon après-midi ce n’est pas exagéré, j’ai tellement de choses à te dire depuis ma dernière lettre. Je vais d’abord commencer par mardi dernier.

Je t’ai appris qu’il y a eu le feu dans notre maison. Et bien après t’avoir écrit, (je me demande encore comment) j’étais vraiment malade, je n’ai pas voulu te le dire de peur de t’effrayer ; je ne sentais plus ma tête tellement elle me faisait mal et je me demande comment ai-je pu t’écrire une aussi longue lettre, qui doit être très mal écrite. Enfin tu m’excuseras. C’est la première fois de ma vie que j’ai ressenti de pareilles douleurs de tête, je croyais devenir folle ; tu vois à quel point c’était. J’ai encore eu le courage de porter la lettre à la poste, mais en revenant j’ai été obligée de me coucher, car j’avais des étourdissements. Pour comble de malheur, un ami de Papa était venu le voir et de les entendre causer cela n’arrangeait pas ma tête. C’était justement le Monsieur qui était à Noyelles le jour où je t’ai reconduit.

Heureusement que le lendemain matin ça allait mieux. J’ai eu simplement une peur. A l’heure où je t’écris je ne m’en souviens déjà plus.

Comme je te le dis au commencement  de cette lettre, j’ai eu pour les fêtes de Noël une amie. Je t’en ai déjà parlé beaucoup de fois, c’est avec elle que j’ai quêté pour la Croix-Rouge et c’est aussi avec elle que je vais voir les blessés ; donc lorsque je dis mon amie c’est toujours la même. D’ailleurs, je n’en ai que deux. Madeleine Blin et cette amie qui s’appelle Marie-Louise.

Donc mon amie Marie-Louise est venu jeudi matin. L’après-midi nous avons été voir Madeleine chez Madame Sut. Mais elle n’était pas là, nous n’avons vu que Madame Sut. Cette pauvre Madeleine ! moi qui me faisait une joie de lui donner des nouvelles de son fiancé. Enfin ce sera pour jeudi prochain.

Enfin le soir est arrivé, qui était le réveillon. Je t’assure qu’à trois cela n’avait rien de folichon. Jusqu’à onze heure, cela a bien marché, j’étais très gaie, mon amie aussi ; d’ailleurs mon père nous faisait mourir de rire en imitant une danseuse de l’Opéra. Une chaise lui servait de barre, une casserole d’orchestre et une canne remplaçait le bâton du régisseur. Tu vois d’ici le tableau ? Mon amie pleurait de rire.

Mais lorsque la pendule a marqué minuit et qu’il a fallu que je me mette à table, ma joie est tombée tout d’un coup. Ma pensée est partie vers toi, qui devait avoir bien froid tandis que moi, j’étais près du feu et les larmes me sont montées au yeux. Il m’a même fallu beaucoup de courage pour ne pas éclater en sanglots. Mon petit Loulou, à minuit juste, ce n’était pas à Paris que j’étais, mais dans une tranchée de l’Argonne. Tout près de toi. Mais malheureusement ce n’était que ma pensée. Au bout d’un instant lorsque je suis revenue à la réalité, mon amie avait aussi les larmes aux yeux et mon père causait tout seul. Joli réveillon ! tu vois d’ici. Mais lorsqu’il est arrivé le moment de lever mon verre je ne t’ai pas oublié. Je l’ai levé en faisant des voeux pour ta santé et pour ton prochain retour.

Le lendemain matin pour mon réveil, j’ai eu une douce joie ! Nous étions encore couchées (quelles paresseuses ! il était 10 heures) lorsque j’entends sonner. Je me doutais que j’était le concierge. Je ne m’étais pas trompée car mon père frappe à la porte de ma chambre en disant : « Est-ce que ces dames sont visibles, c’est une lettre pour Madame la baronne, elle vient du front ». Là dessus mon amie s’éclate de rie dans son oreiller, d’entendre Papa. Moi je réponds « Mettez sous la porte, mais je riais tellement que je faisais des bonds, mon amie s’en rappellera car elle a reçu grand nombre de coups de poings et moi je me suis envoyée un coup de genoux dans le nez. C’était ta lettre du 23 décembre qui arrivait. Quel accueil ! Au moins pour mon Noël, j’ai eu une charmante lettre de toi. C’était tout ce que je demandais, avoir de tes nouvelles, quelle joie pour moi, puisque maintenant je n’ai plus le bonheur de te voir. Mais j’espère que ce bonheur reviendra bientôt. C’est un de mes plus chers voeux.

Je viens de recevoir à midi une délicieuse lettre de toi écrite la nuit de Noël. Mon petit Loulou comme elle m’a fait plaisir ta lettre !!! Tu as bien fait de t’amuser un peu, j’en suis même très contente, n’en soit pas honteux tu le mérites bien, après toutes ces fatigues que tu supportes si vaillamment.

En espérant que ma lettre te trouvera en bonne santé, je t’envoie mon Loulou adoré, mes baisers les plus tendres, de celle qui pense sans cesse à toi,

Germaine

Figure-toi que mon père a eu l’honneur de lire ta lettre de Noël. J’enrage, une si belle lettre, mais que veux-tu, j’étais forcée de lui montrer puisque c’est lui qui me l’a apporté au déjeuner. Heureusement qu’il a lu un peu vite, comme s’il était au bureau, que veux-tu c’était l’habitude pour lui à peine 2 secondes comme cela, il n’a rien compris. Il ne m’a rien dit. Moi j’ai mis plus de temps que lui à la lire, car elle me plaisait énormément. Pour toi mon Loulou mille baisers de celle qui t’aime,

Germaine

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